Interview du pilote moto français, Julien Toniutti

19/09/2022

Multiple champion de France des rallyes routiers entre 2012 et 2018, Recordman Français du Tourist Trophy en 2018, 3 podiums consécutifs au Dark Dog Moto Tour, et une participation marquante au Dakar en 2019, le pilote Julien Toniutti nous a accordé une interview exclusive pour notre partenaire Club 14.


Bonjour Julien, merci d’avoir accepté cet entretien. Tout d’abord, comment allez-vous ?

Bonjour l’équipe Club 14 / AXA Passion, ça va bien, merci. Il y a des beaux projets pour la saison.


Commençons par revenir sur vos débuts de carrière. Après une formation de mécanique au Mans, vous ouvrez une concession multimarques au cœur de votre région lyonnaise. Et à 26 ans, vous décidez finalement de devenir pilote moto professionnel. Était-ce une évidence pour vous ?

La compétition moto était loin d'être une évidence pour moi au départ puisque mes parents n’en faisaient pas. La moto m'est tombée dessus sans que je m'en rende vraiment compte quand j'étais ado. Mon parcours a été plus que classique avec une mobylette à 14 ans, le permis 125cc à 16 ans, le permis « gros cube » à 18 ans, puis l'ouverture d'une petite concession dans le Beaujolais à 23 ans. Ensuite, les débuts en compétition se sont faits à 26 ans et complètement par hasard. Le rallye du Beaujolais se déroulait à côté de ma concession. Mon mécano m'a inscrit et m'a prêté une moto (une Honda VFR de 10 ans), et il a gardé le magasin le temps d'un week-end. Bref je n'avais plus d'excuses pour ne pas y aller. Le rallye s'est bien passé et m'a semblé facile car je connaissais bien les routes. J'ai fait 10ème au Scratch, un résultat prometteur pour un premier rallye.

Après, les choses se sont plus ou moins bien enchaînées avec un peu de chance, de la passion et du travail. Plusieurs victoires sont arrivées puis plusieurs titres, mais surtout de belles rencontres et de beaux moments de partage avec les autres pilotes, les organisateurs, le public, les marques...


Par la suite, vous enchaînez les courses puis les victoires, avec notamment 5 titres de Champion de France des Rallyes Routiers. Comment avez-vous vécu ce titre de recordman ?

Toutes ces années sont passées très vite. L'important n'est pas d'enchaîner les victoires, ni les titres, car un jour tous mes records seront battus. C'est la loi du sport et c'est pareil quelle que soit la discipline. L'important est le plaisir de rouler à moto, de faire de son mieux et surtout de rester sur ses roues.

Ce qui m'a marqué pendant toutes ces années, ce sont les aventures humaines. Pour durer, il convient aussi de savoir bien s'entourer. Le pilote Serges Nuques m'a pris sous son aile dès le départ et m'a beaucoup appris. Ensuite, des marques ont cru en moi (Scorpion, Michelin, TecnoGloble qui sont toujours là depuis les débuts) et saison après saison j'ai essayé de faire fructifier ce capital. D'autres marques sont venues (Husaberg, KTM, Yamaha, Aprilia, Ixon, TCX, Akrapovic...), d'autres personnes m'ont aidé, et tout ça mis bout à bout a permis d'avoir toutes ces victoires.

Chaque personne qui est autour de moi a une petite part de ces résultats. Enfin et surtout, tout cela m'a permis de prendre confiance et de passer à l'étape supérieure : aller au Tourist Trophy.


Alors justement, le Tourist Trophy demeure le rêve de beaucoup de motards et procure un impact médiatique certain, quelle approche avez-vous eu par rapport à cela ?

Mon approche est très matricielle et réfléchie. J'essaye de TOUT comprendre, de tout analyser, et si je ne le sens pas, je ne le fais pas. Avant de m'inscrire au TT, il y a d'abord eu 2 ans d'apprentissage sur le Manx GP (même tracé que le Tourist Trophy mais uniquement avec des 600cc) et d'autres courses sur routes comme l'Ulster GP et Chimay. Ces premiers étant encourageants, j’ai donc poursuivi avec la même méthode. L'objectif est de cocher toutes les cases : avoir une bonne moto, de bons partenaires pour le financement, être en forme physiquement, être bien dans sa tête et savoir s'entourer de bonnes personnes.

Quentin, qui prépare la plupart de mes motos est un ancien mécano du World Superbike. Fred Protat qui m'aide sur la mise au point des motos est un ancien pilote des GP 500, et j'ai aussi une personne qui gère la communication et une partie des partenariats pour moi. Médiatiquement, il est important de préparer chaque interview. Certains pilotes négligent cela et se contentent de seulement piloter. Mais, pour avoir confiance en moi, je préfère préparer et contrôler mon image, plutôt que d'improviser des déclarations, qui peuvent être mal interprétées.


En 2019, vous vous lancez en rallye-raid, en participant au Merzouga Rallye puis au Dakar, où vous avez lourdement chuté, engageant votre pronostic vital pendant près de 48h. Quel était votre état d’esprit après avoir été remis sur pieds ?

À la sortie de l'hôpital après 40 jours, il fallait d'abord faire l'essentiel, c'est à dire de la rééducation pour les yeux, les muscles, le cerveau. Mentalement, j'avais perdu la flamme. Et puis petit à petit, j'ai de nouveau roulé sur route, puis à Ales sur circuit. Les sensations sont revenues. En août 2019, j'ai refait un rallye hors championnat et en duo avec un Yamaha Niken « Stock ». L'idée était de rouler sans aucune pression. Avec ma passagère, on a fini dans le top 10 mais surtout on a gagné une spéciale Scratch devant tous les équipages solos, qui avaient des motos plus puissantes et bien mieux préparées. Je me suis dit que je n'avais pas trop perdu, et que je pouvais revenir à la compétition. Mais avec le covid, le TT a été annulé en 2020 et 2021. Ce break forcé m'a permis de m'impliquer dans le développement du jeu vidéo TT2 en 2020 et de mettre en place un projet décalé en 2021 avec François Speck, un de mes fidèles partenaires.


Effectivement en 2021, vous participez à des rallyes routiers en duo avec François Speck en passager. Un duo pour le moins inédit puisque ce dernier est non-voyant. Pouvez-vous nous raconter l’histoire qui se cache derrière ce duo insolite ?

À proprement parler, c'est plus une aventure qu'une histoire. Cette aventure avec François a été racontée en long et en large dans la presse spécialisée, la presse généraliste et sur les réseaux sociaux. Il y a eu une émission dédiée sur Stade 2, plusieurs vidéos sur Youtube (chaînes High-side, Motomag…), et ce fût même un sujet en prime time un dimanche soir dans un journal télévisé sur France 3.

Avec les réseaux sociaux, les influenceurs, on est dans l'époque du storytelling, à savoir « raconter des histoires ». Mais parfois ces histoires enjolivent un peu trop la réalité. Avec François, on voulait montrer quelque chose, vivre une expérience, être dans la « vraie vie », sur une vraie compétition, sur un vrai championnat, et aussi être dans le « dur »... surtout pour lui. Il a été malade sur certains rallyes, mais on est allé au bout de la saison.

Il voulait montrer que la passion peut battre le handicap. Il voulait montrer l'exemple, ouvrir des portes aux autres handicapés, montrer que la vie doit se vivre en « vrai ». De mon côté, même si François a déjà un taux d'invalidité de 100% (difficile d'aggraver son cas), j'avais une grosse responsabilité. A 61 ans, François n'est plus tout jeune. De plus, il dirige une entreprise EMC leader sur son marché qui fait vivre 15 employés, et surtout on était sous les projecteurs, observés de près. Le moindre faux-pas aurait servi de prétexte à beaucoup de personnes pour fustiger notre « irresponsabilité ». Mais comme le disait mon grand-père, immigré italien, dans la vie, il faut savoir prendre ses responsabilités. Je les prends quand je prends le départ du TT, François les a prises en acceptant ce défi un peu fou, la FFM les a prises aussi en accordant sous conditions une licence compétition à un aveugle.

Mais c'est avec des gens qui savent prendre leurs responsabilités que je veux travailler. Je le dis souvent, le plus grand risque dans la vie c'est de ne pas en prendre ! Mais à l'image d'un assureur, je calcule les risques au mieux de ce que je peux. Le message était de montrer que c'est possible. L'idée était aussi de donner une belle image de la moto. Trop souvent la moto est décriée dans les médias généralistes (cross bitume dans les banlieues, excès de vitesse, nuisances sonores..). Avec cette aventure, on a montré que la moto est synonyme d'exemplarité, de partage, de plaisir à rouler, de liberté, de montrer que les dangers à moto peuvent être en très grande partie maîtrisés, même si ce risque ne sera jamais nul.


Vous avez récemment arrêté les rallyes routiers pour vous consacrer au Tourist Trophy. Quels sont vos projets à venir, à court et à long terme ?

Si j'arrête les rallyes routiers en tant que pilote, je continue en 2022 avec une structure pour faire rouler 2 jeunes pilotes prometteurs. Ce projet de « Toniutti Academy » est de transmettre mon savoir-faire, de « donner les clés du rallye » à la jeune génération, de leurs transmettre les meilleurs conseils, de les mettre dans les meilleures conditions.

Un peu comme si je repartais à zéro, 20 ans en arrière. Si j'ai commencé avec une vieille VFR de 10 ans d'âge, et mal équipé avec un vieux casque, un vieux cuir... ces jeunes pilotes vont pouvoir débuter avec des motos de l'année, bien réglées, des bons pneus, un équipement pilote complet et neuf. Ensuite je vais essayer de les faire progresser, mais surtout leur apprendre à garder de la marge, à rouler fluide et coulé. Sur route, un bon pilote reste d'abord sur ses roues. Il faut garder la tête froide, anticiper les dangers, les graviers, les changements de bitume, le pilotage doit être précis et sûr. On n'est pas sur circuit, il n'y a pas de dégagement, ni de bac à gravier. Il faut savoir rouler à 80-90% de ses capacités, pas plus, et surtout pas à 110%.

En tant que pilote, je repars au TT cette année avec un programme classique de 5 courses : 2 en Supersport (600cc), 1 en Superbike, 1 en Superstock et le Senior TT. J'ai envie d'y retourner. J'ai encore les capacités, des partenaires, des personnes autour de moi pour préparer les motos, pour gérer la communication... bref, j'ai les cartes en mains.

Les sensations là-bas sont uniques. Le TT te permet de vivre la vie plus intensément. Avant, pendant et après. Le TT impose un respect et un courage immenses. C'est une course qui fait peur. Mais derrière nos plus grandes peurs, il y aussi nos plus grandes satisfactions. Le TT donne un goût extrême à la vie. Le corps et le cerveau fonctionnent parfaitement ensemble, à 100% de leur potentiel. Cette sensation est très puissante mais aussi très douce. Au TT, je viens réciter tout ce que je sais faire, tout ce que j'ai appris depuis des années. Il n'y a que là-bas où je peux rencontrer cet instant de vérité. Au TT, on ne peut pas tricher, ni se cacher, ni se prendre pour un autre. On ne peut pas rouler au-dessus de ses pompes. Le TT me donne un feedback énorme sur moi-même. Même le dernier pilote d'une course au TT, ce n'est pas n'importe qui. Pendant 2 semaines, je sais exactement qui je suis, ce que je vaux, et qui je ne suis pas. Mais j'y vais sans aucun objectif, sauf celui de revenir. Je garde (j'essaye) la tête sur les épaules, si je ne le sens pas sur place lors des essais, je remettrai les motos dans le camion sans faire les courses.


En parallèle de votre carrière de pilote, vous organisez « Les Balades de Julien » en tant qu’instructeur diplômé d’état. Quels sont les objectifs de ces événements ? En quoi est-ce important pour vous de transmettre votre savoir-faire ?

C'est vrai, l'organisation de balades devrait commencer après le TT, vers la mi-juin ou juste après les vacances, en septembre. Il y a 2 objectifs aux « Balades de Julien ». Le premier est de résoudre des faux-problèmes de motard(e)s. J'entends trop souvent les constats de motard(e)s qui se sentent parfois seul(le)s après leur achat :

« J’aimerais bien aller faire un tour, mais je ne sais pas par où commencer »,

« J’aimerais bien être plus à l’aise sur route, mais pour progresser il faut forcément aller sur circuit »,

«J’ai acheté cette moto parce que tout le monde en a dit du bien, mais pour moi, il y a un truc qui ne va pas, et le pire, c’est que je ne sais pas d’où ça vient ! »,

« Je ne sais pas comment régler toutes ces nouvelles assistances électroniques »,

« Quand l’ABS se déclenche, j’ai peur et je relâche les freins ! ». Etc etc.

Et pour tout ça, j'ai des réponses simples à apporter, un savoir-faire à transmettre :

« S’il est possible de rouler à + de 300km/h sur les routes du TT, et en gardant toujours une marge, il doit être possible de transmettre mes astuces aux motards pour qu’ils roulent en sécurité sur route à 80 km/h ».

« Si j’arrive à régler des motos pour gagner des courses sur route, il doit être possible d’aider le commun des motard(e)s à bien régler leur moto pour qu’ils se sentent bien dessus au quotidien ».

« Si j’arrive à gagner un rallye avec une moto stock de 70 cv, il doit être possible d’aider chaque motard(e) à mieux exploiter sa moto au quotidien ».

« En tant qu’ex concessionnaire, ça me fait mal au cœur de voir des motard(e)s qui ont acheté la toute dernière nouveauté mais qui ont peur de la sortir du garage ».

« Si les routes du Beaujolais m’ont permis de devenir un des pilotes les plus rapides sur route, elles sont donc un terrain d’apprentissage idéal pour tous(tes) motard(e)s ».

Le 2ème objectif est de donner tort aux statistiques. Pour 80% des motard(e)s la moto est d’abord un plaisir et une passion. Mais entre 2010 et 2018, le km annuel moyen des motard(e)s a baissé de 555 km, même si cette baisse semble se stabiliser depuis 2016. Aussi, le sentiment d’insécurité sur la route est la 1ère cause d’arrêt de la moto. Mais pour tout ça, il y a des solutions très simples à mettre en place (de la prévention, des conseils sécurité pour rouler loin et longtemps) et des valeurs humaines à rappeler : le plaisir de rouler à moto, la liberté la convivialité, le partage. La moto est un truc incroyable. La meilleure chose qui me soit arrivée.


Quelle suite envisagez-vous pour votre carrière ?

Je vous en ai déjà dit beaucoup. Il y a d'autres projets, mais il est encore trop tôt pour en parler. On va se concentrer sur la saison qui vient avec un TT, la Toniutti Academy et les « Balades de Julien ». On refera une interview en 2023.


Merci encore pour cette interview. Pour finir en deux mots, que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

De trouver un assureur qui assure les pilotes au TT ;-)


Le saviez-vous ?

Créé en 1907, le Tourist Trophy est la plus célèbre des courses moto sur route. La course se déroule chaque année sur 2 semaines entre mai et juin, sur l’île de Man, petit pays situé entre l’Angleterre et l’Irlande. L’évènement rassemble les plus grands coureurs sur route du monde, qui viennent se confronter à « Mountain Course », un parcours de 60kms ponctué de nombreux virages et passant par des lieux insolites. Le circuit s’étend sur les routes publiques de l’île qui sont fermées pour l’occasion.

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